Mon expérience de Salo : entre Image et Réel.

texte pour le séminaire Création Psychanalyse Politique

Par Rémi Brassié à Albi le 20 mars 2003

J’ai vu Salo il y a peu de temps. C’est une expérience particulière, éprouvante, dont j’ai souhaité vous parler puisqu’elle touche à ce que nous faisons là. Voici donc quelques mots de mon expérience de Salo.

Si avec la Trilogie de la vie il m’avait semblé que Pasolini démontrait que la castration est ce qui permet au désir (la chaîne signifiante) de tenir bon devant la jouissance, Salo nous amène à une autre limite, franchissant un pas qui nous fait sentir combien cette limite entre le champ de l’humain et son au-delà (c’est peut‑être le réel) est fragile. Là, plus rien ne tient. Si bien que je pensais après la séance : Voir Salo et mourir, avec la simple idée que cette formule aux accents touristiques prenait ici un tout autre sens. Bien sûr, la mort rôde dans ce film, elle est là dès le départ à l’horizon du jeu sadique initié par quatre personnages dont on aimerait tant ne pas faire la rencontre. Mais c’est déjà trop tard. La mort est là à l’horizon, mais il faut préciser qu’elle n’est pas l’objectif du jeu sadique, elle en serait plutôt l’échec. Tout ce qui est visé, c’est la jouissance — la mort en priverait prématurément le sadique.

Voir Salo et mourir, c’est une façon de dire que la pulsion de mort est convoquée, la pulsion de mort au sens que Lacan nous indique d’être une volonté de recommencement à partir de rien[7].

Tout le procès du film est fait pour nous piéger par là où, dans la situation de voir une œuvre cinématographique, nous désirons : au niveau du regard. On sait que ce sera insoutenable : parce que la règle est posée dès le départ, d’aller jusqu’au bout. Mais aussi parce que d’autres, qui ont vu avant nous, ont eu la délicatesse de nous prévenir. Mais on essaie d’y croire, croire que tout de même, il y aura quelque chose pour sauver la situation. On essaie d’y croire contre notre conviction que tout cela ne peut que mal finir, ou plutôt finir dans le mal.

Pendant près de deux heures, je me suis demandé ce qu’au fond il y avait de si horrible dans ce film, tout en sachant de par les indications que Pasolini nous y donne autant que par les avertissements d’amis, ce à quoi je pouvais m’attendre : un long et lent chemin de tortures, une progression fermement décidée à ne pas céder sur la volonté de jouissance.

Alors, ces images d’horreur absolue sont arrivées. Je ne crois pas que quiconque puisse garder les yeux ouverts devant ce spectacle. Pasolini nous force à fermer les yeux, mais pour mieux voir : d’où nous regardons.

Rien ne nous dit quand nous pouvons les ouvrir à nouveaux. Pour ma part, il m’est arrivé de les ouvrir pour aussitôt les refermer puisque Pasolini ne nous épargne en rien et nous offre des images que je dirai du réel, nous présentant une jouissance sans bornes où les corps sont mutilés au seul principe de la volonté de (d’en) jouir de celui qui regarde. Celui-là, c’est un des quatre qui, assis derrière une fenêtre, contemple de loin avec ses jumelles, le carnage. C’est à travers ces jumelles que Pasolini nous donne ces images. Si bien que je n’ai pas tardé à m’apercevoir que je regardais de la place de ce fasciste qui depuis le début ne manquait pas de m’écœurer, et à propos duquel j’avais un jugement sans appel : c’est un salaud. Voilà au fond où l’horreur devenait radicalement insoutenable en même temps qu’elle éveillait un certain désespoir : j’étais depuis le début du film, depuis même que j’avais décidé de le voir, bien longtemps avant la séance, dans la position de celui qui derrière la fenêtre, se délectait d’un spectacle horrifiant. Ce constat m’amenait à penser que face à ce problème, j’étais seul, que je devais en répondre. Il me semble que cette expérience peut précipiter pour un sujet ce qu’il va rencontrer dans sa cure, à savoir la solitude dans laquelle il se trouve au moment de répondre de son désir, de sa position face à la jouissance, puisque là-dessus, sur ce que nous sommes, l’Autre ne répond pas. (Je crois d’ailleurs que la précipitation que provoque ce film peut être, pour celui qui n’y serait pas encore, précipitation à demander une analyse.) Voilà peut‑être une explication de la formule lacanienne selon laquelle l’artiste précède. Pasolini en sait quelque chose de la nécessité de répondre pour soi de ce qu’on est, et y invite celui qui veut bien le suivre.

Si cette œuvre nous enseigne, elle nous enseigne à ne pas être trop assuré de notre propre humanité (laquelle a toujours dans son fond, quelque chose d’assez nauséabond). Cette œuvre nous pose d’une façon magistrale la question du rapport que nous entretenons avec la jouissance, la jouissance en tant qu’elle est comme le disait Lacan (reprenant Freud et Sade) un mal pour le prochain[8]. « Qu’as‑tu fait de ton mal ? », voilà cette question que Pasolini nous adresse, la question éthique pour l’analyste comme le disait Michel Lapeyre à qui j’emprunte la formule. C’est là que la pulsion de mort intervient en tant que nécessité de recommencement, nécessité de toujours refaire le pas qui nous a fait entrer dans l’humanité. Car nous ne sommes jamais assurés d’y être toujours si nous ne nous efforçons pas de réinventer notre rapport au monde, ou en d’autres termes de créer, de faire passer la jouissance au signifiant ce qui revient à un renoncement à son endroit. Il y a donc des conséquences éthiques à tirer de cette expérience qui consiste à se faire spectateur de Salo.

J’ai été particulièrement sensible au fait que Pasolini a choisi la voie du regard et de l’image pour sa démonstration. Comme s’il y avait là un médium plus propice que l’écriture pour nous faire sentir combien la question de notre rapport à la jouissance est une question cruciale tant sur le plan individuel (versant éthique) que collectif (versant politique), les deux se trouvant dans cette œuvre inextricablement liés.

Ce choix de l’image, d’interroger son spectateur sur son rapport au regard, m’a évoqué une autre rencontre avec une œuvre cinématographique. Il s’agit de Funny Games, par Michael Haneke, qui travaille sur ce problème de l’image dans son rapport à la violence, à la jouissance on pourra dire. Là aussi, l’expérience de ce film ne m’avait pas laissé tranquille. Pasolini, Haneke, voilà deux artistes qui savent mettre à l’épreuve la subjectivité de ceux qui deviennent leurs spectateurs par le simple moyen d’une projection, de la mise en présence de l’un avec des images. Peut‑être est‑ce une expérience du beau ? Je ne saurais pas répondre. Mais la question qui se précise pour moi, c’est le rapport que nous entretenons avec les images. Quelque chose du désir peut s’y transmettre. C’est une transmission qui d’ailleurs, avec Pasolini, ne rate pas. Avec Salo, il pose un acte qui ne peut pas être sans conséquences pour un sujet mais aussi pour le lien social (notez qu’il en paye le prix fort puisqu’il y laisse sa peau).

Ce film ouvre donc pour moi des perspectives de travail, où les thèses de Nicolas Bourriaud pourraient peut‑être nous donner quelques lumières. Perspective d’un travail que pour l’instant je rangerai sous le titre du rapport de l’image et du réel, avec l’idée (soufflée par Pasolini) que l’image nous met en présence du réel par une autre voie que celle de la représentation. A la seule condition qu’elle nous interroge sur la place d’où nous regardons. Ce qui implique d’avancer un peu plus sur la définition du statut de l’image. La surabondance des images vient peut‑être noyer l’image, la ravalant au titre d’illustration en lui enlevant le pouvoir d’évocation par lequel elle peut nous éveiller au monde. Ceci reste à débattre et à poursuivre.